Les bouteilles de vin parlent-elles ?
Il faut bien convenir que certains soirs on ne jurerait pas le contraire
!
Qui n'a pas ressenti la douce euphorie d'un moment de fête bien arrosée ? L'air est plus léger, les contours plus flous, les paroles plus volubiles, les bruits plus sourds et les yeux plus étincelants.
L'auteur du " Vin de bohème " ne se pose pas la question. Une bouteille de Fleurie 1962 est son narrateur qui nous conte la quête existentielle de son propriétaire, un écrivain entre deux âges et en panne d'inspiration.
Le décor est double comme un jeu de miroir entre le passé adolescent, avec ses découvertes et ses blessures, et le présent d'un nouveau départ, avec ses écueils et ses tourments. D'un côté, une cité ouvrière anglaise abandonnée depuis la fermeture de la mine voisine, avec Joe un personnage énigmatique et fantomatique… de l'autre, un coin perdu de la campagne Lot et Garonnaise avec ses secrets enfouis, ses personnages bien campés, juste troublés par l'apparition de cet écrivain anglais curieux.
Les bouteilles de vins constituent en fait le lien qui unit ces deux tableaux, le fil conducteur retrouvé et le guide de Jay, l'écrivain dilettante, dans les premiers pas de sa nouvelle vie. Les vins les plus troublants sont cependant de composition " spéciale "… mais je n'en dirais pas plus.
Le " vin de bohème " est une belle histoire où le Fleurie 1962 tient la distance. Le style est alerte et l'intrigue menée avec doigté, on en reprendrait bien une tournée… Je me suis même surpris à tendre l'oreille dans ma cave. Chuuuut...!
" Regardez autour de vous, c'est bien connu : le vin parle ! Tenez ! Vous n'avez qu'à consulter l'oracle du coin de la rue, questionner celui que l'on avait oublié d'inviter au repas de noces, écouter les litanies de l'imbécile heureux. Oui, le vin parle comme un ventriloque, il a des milliers de voix. Il délie votre langue, il vous force à dévoiler vos plus secrètes pensées, celles dont vous ne soupçonniez pas même l'existence. Il crie, le vin, il vocifère, il vous chuchote à l'oreille. Il fait de vous le confident de choses admirables et de projets magnifiques, de tragiques histoires d'amour et de trahisons terribles. Tantôt il glousse de doux contentement, tantôt il verse des larmes sur celui dont il aperçoit le reflet dans le miroir. Il fait revivre pour vous des étés lointains et des souvenirs qu'il vaudrait mieux oublier. Chaque bouteille vous découvre le parfum d'autres temps et d'autres pays. Et chacune vous offre son bouquet de souvenirs. De la plus plébéienne bouteille de liebfraumilch jusqu'à l'absolu monarque
Veuve-clicquot 1945, l'humble miracle se répète. Joe appelait cela la magie quotidienne. La métamorphose de la banale trivialité en étoffe de rêves. L'alchimie du profane.
A titre d'exemple, regardez-moi : Fleurie 1962, dernière survivante d'une caisse de douze, mise en cave l'année de la naissance de Jay. Si l'on en croit l'étiquette : " Petit vin coquin et loquace, plein d'entrain et légèrement impertinent, à fort goût de cassis ". Pas vraiment le genre de vin que l'on veuille garder, et pourtant c'est précisément ce que fit Jay. Par nostalgie. Pour une occasion spéciale ! Pour un anniversaire, pour un repas de noces, peut être ? Mais personne ne célébrait ses anniversaires qu'il passait à regarder de vieux films de cow-boys en buvant un vin rouge quelconque, venu d'Argentine ou d'Australie. Il y a cinq ans il me fit trôner sur une table décorée de bougeoirs d'argent, mais rien ne se passa. Et cependant, lui et la fille restèrent ensemble. Et avec elles, un bataillon de bouteilles nous envahit - du dom
Pérignon, de la volka
Stolichnaya, du parfait amour, du Mouton-cadet, des bières belges dans des bouteilles au long col, du vermouth Noilly Prat et de la fraise des
Bois. Celles-là aussi parlent, pour dire des bêtises la plupart du temps, et leur voix métallique résonne comme un bavardage d'invités au cours d'une réception. Nous refusions absolument de les fréquenter et l'on nous repoussa, nous les trois rescapées, jusqu'au plus profond de la cave, derrière les rangées étincelantes des nouvelles venues. Ce fût là que nous attendîmes, oubliées, pendant cinq ans, château-chalon 1958, sancerre 1971 et moi-même.
Vexée d'avoir été déclassée, château-chalon feint la surdité et refuse le plus souvent de dire mot. " Un vin moelleux , de grande classe et de haute réputation ", aime-t-elle citer dans ses rares moments d'effusion. Elle aime à nous rappeler sa supériorité, la longévité des vins jaunes du Jura. Elle en tire gloire comme de son parfum de miel et de son pedigree sans pareil. Sancerre, par contre, a depuis longtemps tourné à l'aigre et parle encore moins, ne laissant de temps en temps échapper qu'un petit soupir de regret à l'idée de
sa jeunesse évanouie.
Six semaines avant que ne commence cette histoire, ce fut l'arrivée des autres : les étrangères, les " Spéciales ", les intruses, celles qui furent à l'origine de tout et qui semblaient d'ailleurs, elles aussi, oubliées loin derrière le flambant tapageur des nouvelles venues… "
|