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ÉLOGE DE
LA BOUTEILLE
Ô bouteille
Pleine toute
De mystères,
D'une oreille
Je t 'écoute :
Ne diffères
Et le mot profère
Auquel pend mon cur.
En la tant divine liqueur,
Qui est dedans tes flancs reclose,
Bacchus, qui fut d'Inde vainqueur,
Tient toute vérité enclose.
Vint tant divin, loin de toit et forclose
Toute mensonge et toute tromperie.
En joie soit l'âme de Noach close,
Lequel de toi nous fit la temperie.
Sonne le beau mot, je t'en prie,
Qui me doit ôter de misère.
Ainsi ne se perde une goutte
De toi, soit blanche, ou soit vermeille.
"Le Tiers Livre", RABELAIS
(1493-1553)
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L'ÂME
DU VIN
Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles
"Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumière et de fraternité.
Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
De peine, de sueur et de soleil cuisant
Pour engendrer ma vie et pour me donner l'âme;
Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant
Car j'éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d'un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une chaude tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.
Entends-tu retentir les refrains des dimanches
Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
Tu me glorifieras et tu seras content;
J'allumerai les yeux de ta femme ravie;
A ton fils je rendrai sa force et sa couleur
Et serai pour ce frêle athlète de la vie
L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.
En toi je tomberai, végétale ambroisie,
Grain précieux jeté par l'Eternel semeur,
Pour que de notre amour naisse ma poésie
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur!"
"Les fleurs du mal", Charles BAUDELAIRE (1821-1867)
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